Georges.pierru, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons
Un peintre, un mythe soigneusement construit autour d’un géant de l’art, et une nuit de septembre qui a tout fait basculer. Georges A.H. Pierru, dit GEO, a traversé la vie en deux temps : celui du créateur, et celui du condamné. Ce que l’on sait de lui tient autant à ses toiles qu’à un dossier judiciaire de sept ans.
Né en 1966 : l’enfant qui a grandi dans l’ombre des artistes
GEO naît le 25 janvier 1966 à Espéraza, dans l’Aude, au cœur d’un Sud de la France où la lumière et la couleur imprègnent tout. C’est une région de contrastes, entre garrigue sèche et villages médiévaux, qui forge très tôt chez lui une sensibilité visuelle particulière. Rien, dans ses origines connues, ne laisse présager une trajectoire aussi fracturée.
Sa jeunesse se déroule non loin de Mougins, ce village perché des Alpes-Maritimes où Pablo Picasso a passé les douze dernières années de sa vie avant de mourir en 1973. GEO n’a alors que sept ans. Mais cet environnement, chargé de la présence symbolique du maître cubiste, va nourrir durablement son imaginaire, peut-être même au-delà du raisonnable.
Le mythe Picasso : une légende entretenue avec soin
Ce que GEO a construit autour de lui-même mérite qu’on s’y arrête. Il se présentait publiquement comme élève de Picasso, une affirmation qui lui offrait une légitimité immédiate dans les milieux artistiques et mondains. Le problème, c’est que Picasso est mort en 1973. GEO avait sept ans.
Cette tendance à réécrire sa propre histoire n’a pas échappé aux experts psychiatriques appelés lors de son procès. Le portrait qui en est ressorti est celui d’un homme prédisposé à la fabulation, capable de construire une identité de toutes pièces et d’y croire suffisamment fort pour convaincre les autres. Ce n’est pas une excuse, c’est un éclairage. La frontière entre l’artiste qui s’invente et l’imposteur qui manipule est parfois plus mince qu’on ne le croit.
Son œuvre : ce que la peinture de GEO dit vraiment




Derrière le personnage, il y a quand même une œuvre. GEO travaille principalement à l’huile et à l’acrylique, sur des formats variés, avec une maîtrise technique réelle visible dans des séries comme Linearity, Dégénérescence ou Vierge à l’Enfant. Ses toiles ont été exposées, notamment au casino d’Alet en 2012 et lors d’une exposition à Notting Hill à Londres. Il était présent sur la plateforme ArtMajeur, où ses œuvres ont totalisé plus de 110 000 vues.
Son catalogue révèle un univers thématique cohérent, loin du chaos qu’on pourrait imaginer. Les thèmes récurrents qui traversent son travail forment un ensemble résolument ancré dans le réel et le sensible :
- La maladie d’Alzheimer, à laquelle il a consacré une exposition entière en 2012-2013
- La nature et l’environnement, à travers des paysages du Sud comme ses séries South Sensation ou Carcassonne
- La spiritualité, présente dans ses portraits religieux et ses figures symboliques
- L’abstraction géométrique, avec ses séries Linearity aux compositions rigoureuses
- La nature morte et le quotidien, traités avec une touche classique et lumineuse
Le talent était là, indiscutable. Ce qui rend l’affaire plus vertigineuse encore.
2011 : la villa d’Èze et le point de bascule
Le 26 septembre 2011, à Èze, commune accrochée entre Nice et Monaco, le corps de Drost Notthoff est découvert. Cet entrepreneur allemand de 48 ans, installé dans la région depuis une quinzaine d’années à la tête d’une société événementielle basée à Monaco, est retrouvé pendu dans son salon, torse nu. Aucune effraction, aucune empreinte suspecte. Les premiers éléments orientent vers un suicide.
Mais quelques détails ne collent pas. La configuration du nœud coulant intrigue les enquêteurs : se pendre ainsi, seul, dans cette position, relevait de l’impossible selon les experts. Rapidement, un testament refait surface, rédigé au profit de Grit Bergmann, l’ex-compagne de la victime, qui semble en être l’auteure. GEO et Grit avaient rendu visite à Drost Notthoff la veille de sa mort. Le scénario du suicide parfait commence à se fissurer.
Sept ans d’enquête avant l’aveu
L’enquête s’étire sur sept ans, entre 2011 et 2018. Pas d’aveu, pas de preuve directe dans un premier temps, mais une accumulation d’éléments concordants qui maintiennent le couple dans le viseur de la justice. Les analyses médico-légales, le faux testament, les incohérences dans les déclarations du couple : tout construit lentement un dossier à charge.
Le moment décisif survient lors du procès devant la cour d’assises des Alpes-Maritimes. C’est le propre fils de GEO qui témoigne, et ce témoignage fait craquer le père. Un fils face à son père dans une salle d’audience, quelques mots, et sept ans de silence s’effondrent. Il y a dans ce moment quelque chose d’insoutenable, que les reconstitutions télévisées n’arrivent pas vraiment à restituer.
| Date | Événement |
|---|---|
| 26 septembre 2011 | Découverte du corps de Drost Notthoff à Èze, mort apparente par pendaison |
| 2011-2012 | Ouverture de l’enquête, apparition du faux testament en faveur de Grit Bergmann |
| 2013 | GEO continue d’exposer ses œuvres, vernissage documenté |
| 2018 | Renvoi du couple devant la cour d’assises des Alpes-Maritimes |
| Novembre 2018 | Condamnation à 25 ans de réclusion criminelle pour assassinat |
Condamné à 25 ans : quand le pinceau ne suffit plus
En novembre 2018, la cour d’assises des Alpes-Maritimes condamne Georges Pierru et Grit Bergmann à 25 ans de réclusion criminelle pour l’assassinat de Drost Notthoff. Ni l’un ni l’autre ne feront appel. Le verdict est accepté, en silence, comme une fin logique à une affaire qui avait duré trop longtemps pour finir autrement.
Ce qui reste de GEO, c’est ce double portrait impossible à réconcilier : un peintre qui exposait à Londres et consacrait des toiles à la maladie d’Alzheimer, et un homme condamné pour avoir orchestré la mort d’un autre. On ne cherche pas à l’absoudre, on ne cherche pas non plus à le réduire à son crime. Mais il faut regarder les deux faces en même temps, sans cligner des yeux.
Un pinceau peut sublimer le monde ou le trahir. Rarement les deux à la fois, et pourtant.



